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Un amour tragique, romantique, sensuel et fou.
par Géricault. Vers 1815.
Huile sur toile. 24cm x 32cm.
Cadre empire en bois doré, collection particulière.
De
lourdes tentures rouge mordoré pendent aux murs de l'alcôve
intime, entre des têtes stylisées typiquement
pharaoniques. Derrière l'alcôve, un haut entablement de
pierre que portent des colonnes égyptiennes aux riches
chapiteaux évoque les longs couloirs obscurs et souvent
déserts du palais de Putiphar.
La scène se passe
sur le lit, un lit Retour d'Egypte, dont le désordre de
la literie montre combien la bataille est ardente. La chair au
contact d'un velours vert Empire, la femme de Putiphar est nue. Sa
légère chemise au reflet scintillant d'or et d'argent
ne tient plus que par une bretelle fragile. Un foulard seul,
l'habille, entortillant dans son bleu vert toujours Empire son
opulente chevelure coiffée à l'antique. Elle enserre
entre ses cuisses blanches nuancées de rose la jambe virile de
Joseph dont le manteau rouge ne peut résister à l'appel
de la chair. Elle saisit l'homme qu'elle désire entre ses bras
tendus. Sa gorge se gonfle et son regard se fait suppliant. «Couche
avec moi, lui dit-elle.»...... Parole de Bible, Genèse,
39.
Jeune et beau sous sa
chevelure d'ébène, Joseph a détourné la
tête. Et pourtant, sa peau brunie ne demande qu'à
toucher la peau douce de la femme. Sa main musclée s'imprime
dans le moelleux de son bras. Sa jambe raidie est au contact de sa
jambe.
En même temps que
le couple s'attire, la volonté de Joseph résiste. L'arc
de son corps se courbe en sens contraire. Joseph veut sortir, mais
la femme le retient.
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Portraits de Géricault
et de sa tante à l'époque de leur liaison.
(cf . Tout l'œuvre
peint de Géricault, page 151, collection particulière).
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Né
dans un milieu bourgeois très aisé, c'est à un
oncle que Géricault doit sa réussite en tant que
peintre. Son père aurait préféré
l'orienter vers les affaires; mais pour celui qui allait bientôt
lancer dans la peinture française la "révolution
romantique" avec son célèbre "radeau de la Méduse",
ce n'était certainement pas la voie qu'il fallait à son
génie. Bref, son oncle lui fit prendre des leçons de
dessin.
En 1815, date de la
chute du Ier Empire, Géricault est âgé de
vingt-quatre ans. C'est un peintre confirmé et reconnu. Il est
beau, il est fort, il est jeune... comme Joseph. Son oncle, auquel il
doit tout, est âgé de cinquante-huit ans. L'épouse
de ce dernier n'a que trente ans, six ans seulement de plus que
Géricault. Elle est belle, experte et attirante. Ses chairs
sont lourdes mais sensuelles. En 1815, ou avant, elle dit à
son jeune neveu: «Couche avec moi.» Et comme Joseph, le
jeune homme essaie d'échapper à l'étreinte de
cette femme avide; il ne veut pas trahir la confiance de son oncle.
Sous la chevelure bouclée de Joseph, il a le visage idéalisé
de ses portraits de jeunesse.
Géricault
se rend souvent au château de Versailles pour peindre les
chevaux des écuries impériales et pour les monter. Or
la maison de l'oncle est toute proche, et il arrive parfois que le
maître soit absent. Alors, la séance de monte se
poursuit sous une autre forme. La femme dit au jeune homme: «Couche
avec moi... mais ne me fais pas d'enfant... ou fais-moi un enfant.»...
Dieu seul le sait.
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Huile sur toile de
Géricault, vendue le 26 juin 1992 par Maître Tajan
Photo étude Tajan
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Le 21 août 1818
naîtra un enfant de cette liaison, un garçon né
de père et de mère non déclarés mais
qu'il faudra bien reconnaître plus tard quand le scandale
éclatera. A cette occasion, Géricault peindra un autre
petit tableau.
Le style empire, n'étant
plus de mise, s'est épuré. Mais l'alcôve, dans
son obscurité propice, le grand lit des ébats amoureux,
les draps froissés et les lourdes tentures, font toujours
l'essentiel du décor.
L'ardente femme prend
littéralement d'assaut le lit... et Géricault. Elle est
représentée de dos. Ses cheveux blonds, sa nuque
dégagée, sa cuisse lourde, sa chair claire, sa lingerie
fine expriment toujours le même appétit et la même
exigeante sensualité. Dignement étendu sur le lit,
Géricault se laisse aimer. Il reçoit son amante dans
ses bras tandis que sa jambe gauche se raidit. Son visage est dans
l'ombre, mais son profil se devine. Ainsi donc, malgré la
naissance survenue ou à venir, fruit de l'adultère, les
deux amants ont décidé de continuer à s'aimer
avec la même fougue qu'un cheval que l'on force au galop.
Mais il y a l'enfant.
Qu'importe ! On le fera passer pour le fils de la servante,
Suzanne. Voilà pourquoi cette dernière est,
symboliquement, dans le lit. Cette Suzanne servait de modèle à
Géricault. Voilà pourquoi, dans une lettre à un
ami intime, Géricault évoque les terribles embarras
dans lesquels il s'est mis, les plaisirs imaginaires, la réalité
des souffrances, son lamentable caractère, et le silence qu'il
vaudrait peut-être mieux garder... (sur certains embarras).
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Madame Caruel Alexandrine-Modeste de Saint-Martin
(cf. Tout l'œuvre peint de Géricault)
Collection particulière
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De son côté,
la tante de Géricault monte en amazone son cheval pie dans le
paysage le plus romantique et le plus tourmenté qui soit.
Comme dans le tableau où elle est la femme de Putiphar, ses
cheveux sont blonds, sa chair rose, sa poitrine haute, sa taille
fine, son bassin large, ses jambes lourdes. Femme de caractère
et experte écuyère, madame Caruel, née
Alexandrine-Modeste de Saint-Martin, tient dans sa main droite... une
cravache. Cette femme sait ce qu'elle veut ... sublimer les
actes de sa vie - et de la vie du monde - en épopées
ou en drames romantiques. Elle sera l'inspiratrice, le professeur,
la correctrice, Géricault sera la main qui peint. Cela
donnera... Le radeau de la Méduse.
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Dessin de Géricault attribué à Prud'hon
Photo: étude Maître Binoche |
Le 18 octobre 1995, à
Drouot salles 1 et 7, Maître Binoche a mis en vente un dessin
qu'il a présenté comme étant de Pierre-Paul
Prud'hon. Ce dessin est manifestement un dessin préparatoire
de notre tableau. Dans son commentaire, il écrit que c'est
chez un bouquiniste qui possédait plusieurs cartons de dessins
de ce peintre que François Marcille découvrit Prud'hon.
Or, voici ce que Prud'hon a écrit à Constantin :
«... Ton père signait pour moi les dessins de moi qui
lui tombaient dans les mains, car jamais je n'en ai signé
aucun. Si ceux dont tu me parles, tu les
reconnais de moi, rien ne t'empêche d'en faire autant, de plus
tu as ma signature au bas de ma lettre : elle peut te servir de
type.» Conclusion : Il faut revoir l'attribution de
ces dessins sans apporter foi à la signature de Prud'hon qui
pourrait éventuellement s'y trouver et envisager la
possibilité qu'ils soient de Géricault.
Le 26 juin 1992, Maître
Ader Tajan, à l'Hôtel Drouot, salles 5 et 6, mettait
en vente le tableau dont j'ai parlé, celui de Géricault
dans un lit avec deux femmes, soulignant en deux pages de
commentaires son importance pour comprendre l'œuvre du peintre.
Notre tableau, en pendant, confirme les explications de Maître
Tajan.
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