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I. Le
dialogue entre l'Église et les philosophes laïcs est-il souhaitable?
A priori, il semble que l'Église - qui est dans le monde - soit beaucoup plus à
même de comprendre sa religion et sa raison d'être que des philosophes venus de
l'extérieur qui élaborent leurs théories dans la nébuleuse des universités. En
outre, Jean-Paul II et ses collaborateurs ont pour eux des résultats concrets
qui les authentifient, notamment dans les pays de l'Est, alors que la
philosophie n'a réussi, jusqu'à maintenant, qu'à susciter des idéologies telles
que le nazisme et le communisme. Et on voit bien aujourd'hui que le Pape avait
raison, contre certains intellectuels, à vouloir calmer l'effervescence qui a
failli emporter certains pays d'Amérique du Sud dans des guérillas sans issue
et dans des dictatures de droite comme de gauche.
C'est au
contact de la réalité que les grandes utopies philosophico-politiques se
défont.
Platon fut
un grand philosophe. Il n'empêche que lorsque le tyran de Syracuse l'appela
auprès de lui dans le but d'instaurer une dictature éclairée, l'expérience ne
dura même pas le temps que durent les roses. En effet, il n'y a pas de projet
de société plus inhumain, quoique rationnel, que ce royaume de l'Atlantide qui
préfigure déjà le meilleur des mondes d'Aldous Huxley (cf. Histoire de
Gergovie de Jean, page 102).
Le dialogue entre l'Église et les philosophes laïcs est-il souhaitable?
Certainement, si l'objectif est le bien de l'humanité, certainement pas si les
philosophes laïcs ont l'intention avouée ou non avouée de détruire le
christianisme, avec toutes les conséquences que cela peut avoir, et de
remplacer cette religion, telle qu'elle est encore dans sa culture, dans ses
traditions et dans sa vie de tous les jours, par un succédané de religion (Luc
Ferry) ou par un "pas de religion du tout" (André Comte-Sponville).
La philosophie de "l'Homme-Dieu" de Luc Ferry sera-t-elle mieux
acceptée que le culte de l'Être suprême de Robespierre et celle d'André
Comte-Sponville sera-elle suffisamment humaine pour empêcher l'homme de sombrer
dans le nihilisme? Bref, faut-il remercier la Providence d'avoir fait en sorte
que le discours des philosophes soit à tout jamais obscur à l'esprit du commun
des mortels et des masses populaires?
Bien sûr, tout ce que je viens d'écrire dans ce paragraphe est outrancier. Il
n'empêche que si l'objectif du dialogue est la recherche d'une meilleure
approche de la vérité, il faut être clair. Il ne s'agit pas de s'engager dans
un débat comme celui qui eut lieu jadis sur le sexe des anges. Il faut vérifier
la fiabilité du sujet qui est à l'origine de la discussion - ou de la
controverse - je veux parler de l'Ancien Testament et du Nouveau.
II. De la
nécessité d'un retour aux sources de l'Histoire
Rappel: André Comte-Sponville: «On ne philosophe pas à partir de rien. Il
faut d'abord connaître pour philosopher ensuite...»
Jean-Paul II: «L'exigence primordiale et urgente qui s'impose est une
analyse attentive des textes: en premier lieu, des textes scripturaires ...»
Luc Ferry
écrit par ailleurs (page 554): «Le savoir dont on a besoin pour philosopher
est souvent minimal.» Mais il précise (page 522): «Il faut avoir
l'humilité de penser d'abord par et avec les autres.» Voilà bien le
problème! La fiabilité du raisonnement de nos deux philosophes, comme celle du
Magistère de l'Église, dépend du sérieux avec lequel ils exploitent les travaux
des historiens et exégètes, mais aussi de la fiabilité des travaux des
historiens et exégètes eux-mêmes.
Actuellement, parmi les exégèses proposées au public, on peut en retenir trois
d'argumentées:
- l'interprétation de l'Église que l'on trouve dans la Bible de Jérusalem, qui
considère comme vrais et véritables les textes évangéliques jusque dans leur
sens littéral
- celle du prêtre catholique allemand Drewermann, qui ne retient
l'interprétation littérale que pour une partie, donnant aux textes à problèmes
une explication sociopsychanalytique;
- celle des livres bleus de Jean , publiés, en ce qui concerne les deux
derniers, en 1996, qui défend l'idée que les évangiles ne sont, ni plus ni
moins, que l'histoire vraie et très précise - rédigée dans un langage codé -
d'un essénisme en train de devenir le christianisme. Car, comme le dit saint
Paul, si notre évangile est voilé, c'est pour qu'il ne soit pas compris des
païens (2 Cor. 4, 3).
Sachant que Luc Ferry se réfère souvent à Drewermann, dans le cas où ce dernier
aurait raison, c'est le Magistère de l'Église qui sera en difficulté face au
philosophe.
Si
l'interprétation actuelle de l'Église résiste à la critique historique, le
Magistère sera conforté dans la ligne de Vatican II et des dernières
encycliques.
Mais si
l'interprétation des livres bleus de Jean est reconnue comme étant la véritable,
Luc Ferry devra réécrire son "Homme-Dieu" et le Magistère de l'Église
renoncer à son infaillibilité et à ses dogmes, ce qui sera un véritable
tremblement de terre. Quant à André Comte-Sponville, il pourra très bien
maintenir son matérialisme non dogmatique.
La
conséquence la plus désastreuse de ce réexamen des sources historiques qui
puisse arriver à nos sociétés serait que celles-ci se tournent vers les sectes
de l'illusion ou vers un bouddhisme de la désillusion.
Comme le dit très bien André Comte-Sponville (page 61), «Je suis mon
histoire». Consolé autant qu'on puisse l'être par la philosophie de
Luc Ferry, "Je veux bien mourir puisqu'il le faut, dit le soldat, mais en
espérant que la pensée ne meure pas avec moi".
André
Comte-Sponville écrit (page 51): «La France..., c'est une histoire à
continuer.»
III. De la
nécessité de tenir compte des avancées de la connaissance scientifique
Jean Guitton écrit en introduction à son ouvrage "Dieu et la
science": «Bergson avait pressenti, plus que tout autre, les grands
changements conceptuels induits par la théorie quantique... Peu à peu, nous commençons
à comprendre que le réel est voilé, inaccessible, que nous en percevons à peine
l'ombre portée, sous la forme provisoirement convaincante d'un mirage. Mais
qu'y a-t-il donc sous le voile? Face à cette énigme, il n'existe que deux
attitudes: l'une nous conduit vers l'absurde, l'autre vers le mystère: le choix
ultime entre l'une ou l'autre est, au sens philosophique, la plus haute des
décisions.
Pourquoi
y a-t-il de l'Être? Pour la première fois, des réponses émergent à l'horizon
des savoirs.... Désormais, il existe non pas une preuve - Dieu n'est pas de
l'ordre de la démonstration -, mais un point d'appui scientifique aux
conceptions proposées par la religion.»
Et Ilya
Prigogine ajoute en conclusion de "La fin des certitudes": «Nous
ne sommes qu'au début de ce nouveau chapitre de l'histoire de notre dialogue
avec la nature.»
Dans cette fin des certitudes, dans cet instant de bouleversement et de
renversement des idées, que valent les vingt siècles de philosophie dont se
prévalent Luc Ferry et André Comte-Sponville? Que valent les interrogations
auxquelles leurs philosophes de référence ont essayé de répondre à côté de
celles que les dernières avancées de la connaissance scientifique nous posent
ou vont nous poser dans un avenir plus qu'immédiat? Face à l'extraordinaire
pluie de savoirs qui nous tombent comme du ciel et qui nourrissent notre
esprit, Luc Ferry et André Comte-Sponville n'auraient-ils donc qu'à nous
proposer une réflexion sévère, avec au bout, un monde qui se suffit à lui-même
et un bonheur individuel tranquille et bourgeois?
Et voilà que nous nous mettons à regretter l'enthousiasme du père Teilhard de
Chardin de nos vingt ans, dans cette période d'après guerre où l'on croyait
encore que le monde avait un sens d'évolution et qu'il fallait porter jusqu'aux
extrémités de la terre cette pensée civilisatrice que les héros éponymes de la
Grèce et de la Palestine nous avaient, eux-mêmes, jadis apportée.
Dans leur
étude sur la recherche du sens, on peut regretter que nos deux philosophes
n'aient pas consacré un chapitre particulier à la réflexion philosophique sur
le mystère de l'évolution et sur ce qui en est le fruit: l'homme pensant...chef
d'œuvre de la nature, formidable réussite du hasard, de la vie ou de
l'évolution, mais aussi de l'histoire, de la culture... (page 153).
Il est vrai
que, de son côté, entre Jean Maritain et Jean Guitton, tous deux disciples de
Bergson, le Vatican semble préférer le premier (art. 74) et que les théories de
l'évolution, bien que récemment absoutes, sont toujours plus ou moins
suspectées.
IV. De la
Foi à la Loi en passant par la transcendance
Après l'écroulement de ses dogmes, que restera-il à l'Église catholique face à
la philosophie laïque? Que lui restera-t-il à proposer au monde sinon deux
choses: un idéal d'humanité et une foi.
Les Modernes
mettent en avant les droits (la déclaration des droits de l'homme). Espérons
qu'ils n'oublieront pas les devoirs - ni les commandements de Moïse ni la loi
"divine" qui se trouvent dans les textes sacrés - (loi divine et
textes sacrés compris dans le même sens que l'homme-Dieu et sacré de Luc
Ferry).
Aux grands
prêtres qui lui demandaient de dire de quel pouvoir il faisait cela, Jésus
répondit: «Le baptême de Jean était-il du ciel (du haut = de l'esprit) ou
des hommes (du bas = de la matière)?» (évangile de Marc, 11, 30).
On pourrait
se poser la même question: «Les Commandements de Moïse défendus par l'Église et
la déclaration des droits de l'homme défendue par les Modernes viennent-ils de
l'esprit-esprit (Luc Ferry) ou de l'esprit-matière (André Comte-Sponville)?»
Mais on peut
aussi, tout simplement, inscrire les Commandements de Moïse et la Déclaration
des droits de l'homme dans l'évolution normale d'un monde en marche vers un
plus humain, conformément à la vision de Teilhard de Chardin.
Et puisqu'il y a évolution, faut-il, de même, y inscrire l'humanisation de
Dieu et la divinisation de l'humain telles que l'explique Luc Ferry, ce qui
impliquerait la mort de Dieu en tant que Dieu sur sa "hauteur"? La
question est trop importante pour que le critique ne s'y attarde pas un
instant.
En effet,
cette idée de transcendance horizontale qui prévaudrait aujourd'hui sur
la transcendance verticale selon Luc Ferry, est-elle vraiment fondée? Cet amour
horizontal et transcendental dans le couple humain, n'est-il pas déjà dans Adam
et Ève, dans les sculptures des tombeaux étrusques, dans le roman de Tristan et
Yseult, et dans l'histoire d'Abélard et d'Héloïse? N'est-ce pas plutôt
aujourd'hui que cette relation se détériore parce que - comme le pense l'Église
- elle est mal comprise et mal vécue à cause d'une liberté qui est devenue
licence?
Sur l'autre
axe, cette idée de transcendance verticale était-elle vraiment, chez nos
Anciens, une idée aussi peu fondée qu'il faudrait aujourd'hui l'abandonner?
Lorsque l'homme commence à enterrer ses morts, quand il place dans leur tombe
des objets à emporter dans l'autre vie et enfin, quand il dresse des autels,
n'est-ce pas là le document archéologique incontestable du moment singulier où
il "s'arrache à la nature"? Cela ne signifie-il pas que
l'homme est né "homme religieux"? La nature de l'homme ne serait-elle
pas d'être "un animal religieux" suivant l'expression d'André
Comte-Sponville (page 105)? N'est-il pas délicat, voire dangereux, de vouloir
toucher à cette nature? Cette longue tradition de dévouement à la patrie, classée
par Luc Ferry dans les transcendances verticales (page 235) n'était-elle pas,
en réalité, sous le symbole du drapeau, une tradition de dévouement à la
collectivité nationale? Transcendance, patriotisme, foi du soldat, ne serait-ce
pas des mots différents pour désigner une même réalité? A noter qu'il est très
exagéré de penser que nos pères sacrifiaient volontairement leur vie pour leurs
idées. En réalité, ils ne faisaient que la risquer, ce qui n'est déjà pas mal,
mais ni plus ni moins que les soldats qu'on envoie aujourd'hui se battre sous
la bannière de l'O.N.U, ni plus ni moins que les policiers ou les gendarmes qui
défendent notre démocratie et ses lois.
La réserve qu'André Comte-Sponville manifeste à l'égard des commandements et de
la loi qu'il qualifie de relative, sa préférence à s'inspirer de modèles (page
212), nous fait remonter à saint Paul qui exhortait ses ouailles à suivre le
modèle Jésus au lieu de la loi injuste. Mais n'est-il pas
dangereux pour une démocratie que les citoyens suivent des modèles au lieu de
la loi? N'est-ce pas la force d'une nation que ses membres se mettent d'accord
entre eux pour se donner des "Commandements"? Et c'est bien pour
établir la loi et la faire respecter que l'urgence, aujourd'hui, est de
réhabiliter la politique (André Comte-Sponville, page 462).
V - Le
grand dessein
Luc Ferry écrit (page 481): «Avec la fin des grandes utopies, c'est ainsi un
désenchantement radical qui nous menace.»Une telle affirmation appelle
quelques nuances. On ne peut pas dire que les chrétiens aient été désenchantés
après la chute du nazisme et du communisme, étant donné qu'ils n'ont jamais été
"enchantés" par ces idéologies "laïques" qui se situaient à
l'opposé de leur religion.
L'image
d'une Europe d'après guerre, apparaissant à certains comme le continent du
fascisme et de l'impérialisme colonial (Luc Ferry, page 475), n'est pas
celle que j'ai dans ma mémoire. Contrairement à certains intellectuels qui ont
soutenu les minorités et les idéologies totalitaires, notre pays n'a pas à
rougir de tout ce qu'il a apporté de civilisation à ses anciennes colonies. Et
il faudra bien un jour qu'on reconnaisse combien il est difficile de donner,
dans de bonnes conditions, une autonomie ou une indépendance "démocratique"
à des populations hétéroclites que noyaute la subversion.
Enfin, si la
vieille Europe se laisse aller parfois à la nostalgie ou au vague à l'âme, il
n'en est pas de même partout. En Californie, on s'engage avec enthousiasme sur
le front de l'évolution. Voilà ce que déclarait, le 28 mai 1998, dans une
interview accordée à Europe I, le chef du projet "Navigator" de la
société Netscape: « ... l'idée que je peux avoir une influence pareille sur
internet et sur le monde, c'est quelque chose qui me rend un peu ivre chaque
soir...»
Tout cela
pour dire que, pour la pensée de tradition judéo-chrétienne, il n'y a pas de
"rebroussements". La flèche de l'évolution n'a pas dévié de sa
trajectoire. Le chrétien a toujours pour objectif ce que Luc Ferry et André
Comte-Sponville réaffirment, très justement, dans leur avant-propos: «Comment
vivre? C'est la question principale, puisqu'elle contient toutes les autres.
Comment vivre d'une façon plus heureuse, plus sensée, plus libre?... Pour
transformer le monde? Pour se transformer soi? L'un et l'autre. L'un par
l'autre. L'action est le chemin. Mais qui ne vaut que par la pensée qui
l'éclaire.»
Et voilà qu'on en revient à se poser toujours la même question: «Sur le chemin,
qu'est-ce qui doit éclairer la pensée?»
Est-ce l'Amour (avec un grand A jusqu'à en faire un culte de l'Amour) ou est-ce
l'Intelligence?... et, pour commencer, l'intelligence et la volonté de
comprendre, en vérité, notre histoire depuis sa source? Il s'agit bien là, pour
les Modernes que nous sommes tous, de la question préalable à toute autre: "Quitter
l'enfance de l'humanité" (Luc Ferry, page 529).
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