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: Pour ou contre Marcel Gauchet ?
: Ni pour ni contre, quelques
nuances seulement. Intellectuels, nous pensons. Et c'est bien là le propre de
l'homme, sa place insigne dans la nature, et probablement aussi son avenir.
Nous exprimons notre pensée avec des mots, des mots porteurs de sens, mais
aussi d'équivoque. Dieu, qu'y a-t-il derrière ce mot ?...La réponse est
facile : ce que les hommes y ont mis des siècles durant.
Nous sommes à une époque charnière de
l'évolution, dans un retournement complet de la pensée vis-à-vis de la
religion. Et c'est bien pourquoi la pensée de Marcel Gauchet
mérite plus que tout autre notre attention. Résumons-là en quelques mots.
Enchantement, désenchantement. Premier temps : la société primitive :
acceptation du monde sans questionnement. Deuxième et troisième temps : la
société religieuse avec ses dieux, puis son Dieu unique : début du
questionnement, le processus du désenchantement est en marche. Aujourd'hui, fin
du processus du désenchantement mais grave interrogation sur le sens.
Après le rêve éveillé, le réveil douloureux au contact de la réalité, avec
toutefois un présent et un avenir : la démocratie.
Démocratie. Gouvernement par
le peuple : le meilleur et le pire. Je ne crois à la société démocratique
qu'à deux conditions : que le peuple sécrète une élite et la soutienne et
que cette élite pense "vrai", ou tout au moins, essaie de le faire. Dans leur absolu,
l'homme, la société, doivent être en recherche de vérité, tel est mon credo.
Peu importe le système de gouvernement. La société
démocratique étant toutefois le type de société qui permet le mieux cet
épanouissement, je rejoins Marcel Gauchet dans sa
principale conclusion : la société démocratique prend conscience.
Cela me semble beaucoup plus important et d'une finalité beaucoup plus noble
que l'avantage individuel de vivre en démocratie.
J'ajoute une troisième condition :
l'humilité face à "Ce qui nous dépasse".
:
Peut-on définir ‘‘Ce qui nous dépasse"?
:
Certainement pas, car ce serait en contradiction avec l'humilité que j'invoque.
Il faut l'accepter comme nos Anciens l'ont accepté, hier, en se mettant "dans
la main de Dieu". J'ai déjà utilisé cette expression, en 1999, dans la critique
que j'ai faite de l'ouvrage de Luc Ferry et André Comte-Sponville
"La sagesse des Modernes ". Je pense que dans le contexte de notre époque, c'est
une expression potentiellement plus riche de réflexions que le mot controversé
de Dieu que certains veulent définir et d'autres non.
Dans notre présent, deux types
caractéristiques de démocratie se côtoient : la démocratie américaine, la
démocratie française. Dans la première, il y a Dieu. Dans la seconde, Dieu est
relégué dans la sphère privée. J'espère que ces deux modèles de société
évolueront jusqu'à se rapprocher dans cette notion de "Ce qui nous dépasse". La
société américaine se débarrassant comme d'une coquille de ses oripeaux
théologiques - l'expression est de Luc Ferry - , la
société française et européenne évoluant dans un sens plus spiritualiste
(l'homme n'est pas qu'un animal : même auteur). Tous mes travaux vont dans
ce sens.
: Après la perte de ce sens
"confortable" que donnait jusqu'à maintenant la religion à ses fidèles, quel
sens, aujourd'hui et demain, pour l'homme et la société ?
: un mot (cf.
Prigogine) : devenir. Cela signifie : agir, découvrir, évoluer,
participer, créer.
: Faut-il faire une
révolution ?
: Non ! tout simplement poursuivre notre évolution. Marcel Gauchet a beaucoup nuancé cette idée de fracture d'avec la
société religieuse, telle que l'ont voulue les pères fondateurs de notre
République en 1789. Il va même jusqu'à reconnaître que le christianisme est la
religion par excellence de la sortie de la religion, en quelque sorte que la
société chrétienne, monarchique, traditionnelle, aurait enfanté notre société
démocratique moderne. Il n'en reste pas moins qu'il considère ce phénomène sous
forme d'une émancipation, d'une conquête de l'homme, d'une libération alors que
j'y verrais plutôt une continuité. Mes ouvrages sont très clairs sur ce
point : c'est une montée de conscience dont je relate l'histoire.
: La société laïque,
continuation de la société religieuse ?
: Je ne me place pas sur ce
terrain. Le mot laïc est un mot chargé de sens, trop équivoque en ce qui me
concerne. Et puis, je me pose la question de savoir si la société d'hier était
vraiment aussi bigote qu'on le dit. De même, je constate que notre société
d'aujourd'hui n'est pas aussi laïque que le voudraient certaines associations;
les enterrements se font toujours à l'église.
Ce qui m'intéresse, c'est moins le type de
société que le fil de pensée d'une élite. Marcel Gauchet
fait une étude de sociologie politique. Je cherche à saisir la pensée d'une
élite qui se cherche et qui parfois s'exprime, dans le symbolisme par exemple,
et cela malgré la menace d'une inquisition aux ordres d'un pouvoir. Van Eyck, Léonard de Vinci, Le
Caravage, Rembrandt, tels sont mes intellectuels préférés qui jalonnent ce
cheminement. Encore faut-il "lire" correctement leurs tableaux et ne pas les
regarder comme de simples images pieuses. Ceci dit, nous pouvons revenir au
point origine.
: Marcel Gauchet
prend la société amérindienne comme un modèle possible de la société primitive
et ne voit la montée en puissance des dieux, puis d'un Dieu unique, avec la
naissance de l'Etat, que dans un deuxième et troisième temps.
: Pour moi, l'idée d'un
Dieu/personne est dans l'esprit de l'homme dés l'instant où il a été doté de
raison. La simple observation de la nature et du ciel ne pouvait pas ne pas lui
faire conscience d'un Quelqu'un qui le dépassait. Dans le contexte de son époque,
il est dans la plus parfaite logique qu'il L'ait à la fois craint et honoré.
L'archéologie témoigne avec ses pierres dressées et ses tables d'offrandes, par
tous ces vestiges manifestement tournés vers le ciel, et en particulier vers
l'étoile polaire, domicile du Dieu antique. En revanche, tout baignant dans le
divin, il n'y a rien d'étonnant à ce que cet homme ait divinisé son
environnement sur terre (la nature) et dans sa vision du ciel (les planètes et
les astres), d'où la naissance de ce que je préfèrerais appeler des
dieux/meubles ou des intercesseurs.
Ceci dit, sur le plan social et politique,
c'est d'abord le règne du chef (le plus fort, le plus intelligent ou le plus
fanatique) qui s'impose à la tête de la famille, du clan, de la tribu ou même d'un
pays. Il faudra attendre 4 000 ans avant J.C. pour qu'apparaisse dans l'Ancien
testament le premier Etat-société digne de ce nom. Le
Sémite Adam - conseil de gouvernement - essaie de faire paître sa population -
Eve - comme un bon berger. Il n'honore qu'un seul Dieu, Noé aussi et Abraham de
même, c'est le Dieu EL d'Ougarit. Quant aux Grecs et aux Romains, ils ont
certes un panthéon; ont-ils cru à leurs dieux ? A Jupiter peut-être, mais
pour les autres, rien n'est moins sûr. Et pour le judaïsme - nous sommes dans
la continuité de cette pensée - Yahwé est l'Unique.
: Faut-il mettre en doute la
thèse ethnocentrique de Marcel Gauchet ? Que les
Amérindiens, Chamaves, etc...
seraient des modèles qui pourraient nous permettre d'imaginer la société primitive
du début de l'humanité, société magique beaucoup plus tournée vers la tradition
et la répétition des rites que vers un Dieu ou des dieux extérieurs ?
: Il est difficile d'avoir
une position tranchée sur cette question. Il est vrai qu'on peut s'interroger
sur certaines fresques pariétales à partir des rites observés dans les sociétés
précitées. Il est vrai qu'on peut s'interroger sur cette léthargie primitive de
notre humanité. Je doute qu'on puisse franchir le pas comme Marcel Gauchet l'a fait. Qui peut dire ce qu'il y avait vraiment
dans l'esprit de l'homme primitif ?
: Tout n'a-il pas commencé à
Sumer ? Ici, les documents parlent.
: En effet, mais je remarque
que la principale interrogation que s'est posée la société sumérienne est celle
de la création, ce qui implique d'imaginer un dieu créateur, extérieur à
l'homme. Cela confirme, selon moi, ce que j'ai dit sur cette idée de Dieu qui
s'est imposée avec force à l'homme dès le début de son histoire. Je rappelle
également que, dans sa stèle, le conseil Hammourabi - pour moi, c'est un
conseil de gouvernement - reçoit son inspiration d'un dieu/personne qui ne peut
venir que du ciel. Quant aux autres divinités, je ne leur accorde qu'une
importance secondaire, un peu comparable à celle des saints du Moyen-âge. De
même que les cités médiévales avaient leurs patrons protecteurs - ou patronnes
-, de même les cités sumériennes avaient leurs divinités. Mais je ne nie pas
l'intérêt que représentent leurs tentatives "poétiques" d'explication du monde
en général et de leurs mondes particuliers.
La société égyptienne est l'autre grande
civilisation qui s'est interrogée sur l'énigme de la création. Le Dieu égyptien
ne peut venir que du ciel. Il est Râ car éclatant de vérité comme le soleil,
mais il peut aussi être Amon, dieu caché, ou bien Dieu d'espérance comme Osiris
dans sa barque du ciel.
: En quoi rejoignez-vous
Marcel Gauchet ?
: Très justement sur ce
premier questionnement concernant la création. Marcel Gauchet
y voit le moment singulier où l'homme s'interroge en imaginant un Autre. Dès
cet instant, il conquiert son autonomie dans un monde sur lequel il est obligé
de porter un autre regard. Le processus du désenchantement est en marche.
En ce qui me concerne, j'y vois surtout
une accélération de la pensée évolutive. L'augmentation continue et
exponentielle de la population, en même temps qu'elle se socialise, entraîne
une accélération dans le domaine de la réflexion, de la pensée et de
l'évolution (nous pensons avec les autres). La faiblesse du peuplement
préhistorique et la durée de vie réduite des individus peuvent expliquer la
léthargie primitive dont j'ai parlé. Et puis, il faut avoir envie de se poser
des questions, ce qui n'est pas le cas de tout le monde.
: Au début de notre ère, le
christianisme marque-t-il la rupture que l'on croit, passage définitif
des dieux à un Dieu unique?
: Je pense que l'humanité, depuis
le début, a cru en un Dieu supérieur et extérieur à l'homme, et même parfois
lointain, et qu'il ne faut pas accorder aux dieux plus d'importance qu'aux
saints du Moyen-âge. En fait, le christianisme, loin d'avoir amené une rupture,
n'a fait que conforter et préciser cette idée de Dieu. Pour Marcel Gauchet, il aurait éloigné Dieu, et du monde et de l'homme,
ouvrant ainsi la voie à Son effacement. On peut tout aussi bien dire qu'il a
voulu trop Le rapprocher... au risque de l'hérésie.
« Dieu, un homme, le Christ,
nous l'a fait connaître (les évangiles)» Une idée de Dieu bon, pensée par
l'homme, qui redescend dans le cœur de l'homme, pourquoi pas ? Une vérité
qui tombe du ciel ! Hélas non ! J'ai expliqué dans mes
deux "Histoire du Christ" que rien ne descend du ciel et que tout sort de la
pensée évolutive. Le christianisme est une réflexion, voire une philosophie qui
s'inscrit tout naturellement dans la ligne d'une pensée qui sort de la nuit des
temps après avoir fructifié dans l'Ancien Testament et transité dans les jarres
de Qoumrân, mais ce n'est pas la réponse à toutes
nos incertitudes.
Je suis bien conscient que mon affirmation
va décevoir nombre de personnes. Ne voulant être qu'historien, j'attends que
les théologiens et les philosophes en tirent les conclusions qui s'imposent;
ainsi que les hommes politiques.
:
Dieu dans le cœur de l'homme ?
: C'est en effet
l'aboutissement de la pensée chrétienne. Mais je fais la réserve
suivante : il s'agit, en réalité, d'une idée de Dieu; une idée qui
s'accompagne de contradictions tellement insolubles que l'homme de réflexion
est obligé de s'interroger. Et là, je me retrouve au même point que Marcel Gauchet sans toutefois aller jusqu'à l'effacement et à la
mort de Dieu que prônent certains, ce qui ne peut être qu'une hypothèse.
: l'islam ?
:
C'est à l'homme politique et au philosophe qu'il faut poser ou reposer la
question, car leurs réponses sont loin d'être satisfaisantes. Lorsque Luc Ferry
écrit : neutralité de l'Etat, cela signifie-t-il que les textes sacrés
doivent rester sacrés, qu'ils sont intouchables... car il ne faut pas blesser
ceux qui croient. Lorsque les intellectuels et les médias, préfèrent discourir
plutôt que de porter le débat de fond sur l'interprétation des textes
fondateurs, n'y a-t-il pas là un consensus coupable ?
Si les
philosophes veulent rester fidèles à l'héritage du XVIII ème
siècle, ils doivent dire catégoriquement que rien ne descend du ciel, ni
l'Ancien Testament, ni le Nouveau, ni le Coran (ou alors, il faut dire en
quoi mes ouvrages d'historien sont faux). Car je ne vois que cette voie
pour désamorcer les troubles prévisibles qui menacent notre société. Il y a
urgence.
L'islam n'est pas arrivé au point
d'évolution du christianisme européen. Alors que le deuxième est entré dans une
phase de réflexion, le premier est en train de se séparer en deux courants;
l'un de tolérance et d'ouverture, l'autre, radical et porteur d'une idéologie
révolutionnaire qui manipulera demain la classe des exclus.
: quel remède ?
: Vérité et patriotisme.
Vérité, cela signifie donner à la raison
la prééminence sur la croyance. Si l'Etat veut rester fidèle à l'héritage de la
Révolution, il ne peut rester neutre. Il doit s'engager dans ce sens et non
dans le consensus.
Patriotisme. Dès mes premiers ouvrages
d'histoire, j'ai évoqué le patriotisme antique sans aucun complexe, il y a
seulement quelques années alors que le mot était suspect de je ne sais quelle
infamie. C'est probablement sur ce mot que je ne suis pas en symbiose avec la
majorité de nos intellectuels-philosophes. Peut-être, parce qu'en 68, j'étais
de l'autre côté de la barrière, peut-être aussi parce que je n'ai connu, ni les
errances du fascisme, ni celles du communisme ou du gauchisme du fait de mon
éducation. Bref, pour moi, ce n'est pas la religion qui a conduit l'évolution
jusqu'à ce jour, mais le patriotisme, sous couvert parfois de religion il est
vrai. Sous le voile du catholicisme espagnol, français, anglican, romain, ce
sont en réalité les patriotismes qui menaient la danse.
Le patriotisme est né avec la fondation de
la cité et l'a accompagnée tout au long de son évolution. Tout au long de cette
évolution, le patriotisme s'est élargi : patriotisme de cités (Sparte,
Athènes), patriotisme grec ensuite, patriotisme de la grande Grèce,
patriotismes de provinces, patriotisme de pays aux frontières bien définies,
aujourd'hui patriotisme à l'échelon de l'Europe.
Pourquoi y aurait-il rupture du
patriotisme en ce début du 3ème millénaire? Aux Etats-Unis, le mot
ne pose pas de problème et c'est même un signe de bonne santé de la société
américaine. En France, le mot gêne ? Alors, parlons d'esprit civique si
vous voulez, simple nuance. Les mots changent, les valeurs doivent rester.
: Que conclure ?
: Désenchantement,
peut-être ? Restent les forces mystérieuses de l'évolution.
Je crois
à la Révélation par la pensée sur la flèche du temps.
Et je
termine par un mot latin : fides... confiance que
l'homme ressent au fond de sa conscience et qui le pousse à agir dans ce qui
lui semble être la bonne direction, autrement dit : une foi.
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