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Forte de 300 adhérents, l'association qui
défend la thèse d'Alésia en Franche-Comté vient de relancer la querelle
centenaire qui divisa la communauté scientifique sur l'emplacement de la
bataille que César remporta sur Vercingétorix. Cette bataille qui sonna le glas
de l'indépendance gauloise a-t-elle eu lieu à La-Chaux-des-Crotenay dans le Jura ou à Alise-Sainte-Reine en Bourgogne, au Mont-Auxois ?
Ainsi donc, après les 500 ou 700 millions
de francs dépensés par l'Etat pour la reprise des fouilles à
Alise-Sainte-Reine, force est de constater que la publication qui a
suivi : "Alésia face à l'imaginaire", en laissant le soupçon
s'installer sur la fiabilité du texte césarien, n'a pas suffi pour lever
complètement le doute.
Reconnaissons tout d'abord aux membres de
cette association la clarté de leurs prises de position :
1° leur détermination à vouloir
traiter le dossier en s'appuyant, en priorité, sur le texte des Commentaires
de César et non à partir d'un faisceau d'indices (cf. livre précité,
page 202, pour les mots en italiques).
2° leur prise en compte des autres
écrits antiques dans lesquels Alésia est citée.
3° leur refus de considérer la
bataille d'Alésia comme un épisode totalement secondaire ou comme un
mythe à postérité idéologique (idem, page 204).
A leurs interrogations, je propose les
réponses suivantes.
Question : « Pas de
collines qui mettent en gorges les deux rivières qui doivent "lécher le pied de
la colline" sur deux côtés. »
Ma traduction est la suivante : Sur les
deux côtés, des cours d'eau baignaient les racines du versant. Cette
description est tout à fait en accord avec les versants du mont Auxois. Le verbe subluo, de sub (en contrebas) et
de luo (baigner) ne suggère pas l'image de vallées encaissées. En outre, si
l'on se réfère à d'autres descriptions de César ou de Hirtius Pansa, rédacteur
du dernier chapitre des Commentaires, il est impensable que le général
romain n'ait pas précisé le caractère particulièrement abrupt des pentes si tel
avait été le cas.
Question : « Pas de
plaine encaissée, "en longueur", sur "3000 pas" - soit 4, 5 km - et "devant"
l'oppidum. »
Ma traduction est la suivante : en avant de cet
oppidum, une plaine s'offrait à la vue sur une longueur d'environ 3000 pas.
Rien ne permet d'affirmer qu'elle n'ait pas été longue de 3000 pas. En effet,
qui peut dire aujourd'hui à quelle distance se trouvait, alors, la lisière de
la forêt qui fermait cette plaine ? L'expression intermissam collibus, d'autre
part, ne suggère absolument pas l'image d'une plaine encaissée, mais seulement
celle d'une plaine s'étalant entre deux versants.
Pour désigner la plaine des Laumes
d'Alise-Sainte-Reine, César ne pouvait pas être plus clair.
Question : « A
Alise, pas de montagne, au nord. »
Ma traduction est la suivante : il y avait
du côté du nord (septentrionibus : les sept étoiles de la Petite Ourse),
un versant que, en raison de sa grande étendue, les nôtres n'avaient pu
entourer de retranchements. Cette description est tout à fait dans le style
concis de César qui n'a pas l'habitude d'embrouiller ses lecteurs avec des
orientations du type nord-ouest ou nord-est. A Alise Sainte-Reine, il faut
choisir entre le mont Rhéa et la montagne de Bussy. L'erreur de Napoléon III
est d'avoir retenu le mont Rhéa qui, manifestement, ne correspond, ni à cette
description, ni à la logique militaire, alors que tout indique la montagne de
Bussy.
Question : « A
Alise, on ne trouve pas, à distance raisonnable, la plaine où se déroula le
combat de cavalerie qui obligea Vercingétorix à se replier sur Alésia. »
En effet, toutes les tentatives, même parmi les
plus récentes, pour situer la grande bataille de cavalerie à une journée de
marche d'Alésia, n'ont pas permis de retrouver un terrain de manœuvre
militairement acceptable. En revanche, si l'on traduit l'expression altero
die non pas par le lendemain mais par le surlendemain, la localisation de
la bataille s'impose à Noyers. J'ai expliqué dans mes ouvrages et dans mon site
internet pourquoi il faut traduire ainsi cette expression et comment s'est
déroulée cette étonnante bataille.
Question : « Alise
mesure 97 hectares : 80 000 hommes + une population locale + de nombreux
troupeaux + les chevaux de 15 000 cavaliers + les cavaliers eux-mêmes n'y
tiennent pas. »
Remarquons tout d'abord que César a mis cette
information de "80 000 hommes" dans la bouche de ses adversaires, d'abord dans
celle de Vercingétorix, puis dans celle de Critognatos. Cette "astuce" lui
permettait de rectifier cet effectif à la baisse au cas où ses contradicteurs
au Sénat l'auraient contesté. Ce n'est certainement pas sans raison si Asinius
Pollion prétend que César a transposé parfois la vérité dans ses
Commentaires, soit à dessein, soit par défaut de mémoire (Suétone). Et
puis, il faut savoir que s'il est relativement facile de vérifier, à vue, l'effectif
d'une petite troupe, cela est beaucoup plus difficile dans le cas d'une armée.
D'autre part, si l'on attribue le fossé creusé en
avant de l'oppidum aux Gaulois - comme César l'a écrit - et non aux
Romains comme les archéologues de Napoléon III l'ont fait, on devine que le
dispositif de Vercingétorix s'étendait depuis ce fossé, en avant et en
contrebas du mont Auxois, ainsi que sur les flancs du mont jusqu'aux cours
d'eau. Ceci est beaucoup plus conforme à la logique militaire et cela augmente
notablement l'espace occupé et défendu par les assiégés. Quant à la
cavalerie, il est possible qu'elle ait stationné dans la plaine avant que
Vercingétorix ne la renvoie.
Enfin, tout ce que l'on peut dire au sujet des
nombreuses têtes de bétail que les Mandubiens avaient rassemblées, c'est
qu'elles ont été réparties par Vercingétorix au sein de ses unités, dès la mise
en place de son dispositif.
Question : « Pas de
citadelle mentionnée pourtant plusieurs fois dans les textes. »
En effet. Si l'on identifie l'oppidum à l'ensemble
du plateau, rien ne permet, quoi qu'on dise, de localiser un murus gallicus
sur le pourtour, ni une citadelle. En revanche, si l'on prend en considération
les vestiges observés par l'avocat Garenne, dans les années 1867, à la pointe du
mont Auxois, on est tout naturellement amené à situer l'oppidum murus
gallicus dans les fondations en ovale qu'il a repérées et la citadelle au
centre de cet ovale. Contrairement aux traductions classiques, l'expression oppidum
Alesia in colle summo admodum edito loco ne doit pas se traduire par :
l'oppidum était au sommet d'une montagne de haute altitude mais par : l'oppidum
d'Alésia, en haut du versant, à l'endroit qui ressort tout à fait. Cela
correspond à la pointe du mont Auxois, là où se dresse la statue de
Vercingétorix.
Et ceci nous amène à distinguer l'oppidum - un
oppidum de 60 ares seulement - de la ville/urbs dont César a reconnu la
position sur le plateau, dès son arrivée. Ces vestiges de ville ont bien été
mis à jour, mais, curieusement, on les fait remonter à l'époque
gallo-romaine !!!
Question : « Pas de
crêtes alentour sur lesquelles disposer 23 postes fortifiés. »
Rien ne permet de dire que ces postes aient été
installés sur des lignes de crête.
Question : « Pas de
ces "abrupts" qu'escaladeront les Gaulois au cours du siège. »
Si ! Il s'agit des pentes du mont Rhéa.
Question :
« Pas de sources. »
Si ! Il existe une source à La Croix Saint-Charles.
Il y a des puits et il y avait aussi la possibilité de s'approvisionner dans
les cours d'eaux, de préférence de nuit, en trompant la vigilance des guetteurs
romains.
Question : « Pas de
vestiges religieux. »
Si ! A condition d'attribuer les vestiges
religieux retrouvés sur le site aux Gaulois de l'indépendance et non aux
Gallo-Romains d'après la conquête.
« Cum Caesar in Sequanos per extremos
Lingonum fines iter faceret... » Voici, pour terminer, la
phrase clef des Commentaires. Je la traduis ainsi: comme César faisait route par les confins extrêmes
des Lingons pour aller chez les Séquanes. C'est en faisant ce mouvement
qu'il l'a interrompu pour assiéger Alésia... Alise-Sainte-Reine. Les Séquanes
dont il s'agit sont ceux de Dijon; j'en ai apporté la preuve dans mes écrits.
Cette voie sur laquelle César s'est engagé, c'était la voie du fleuve Sequanas,
alias via dubis, vallée de l'Armançon en partie, si riche en documents
archéologiques, ancienne voie de l'étain que contrôlaient les Séquanes. En situant
l'action chez les Séquanes, Plutarque et Dion Cassius n'avaient pas entièrement
tort et leurs explications ne sont pas en contradiction avec celles des Commentaires.
Dès lors que la parfaite concordance entre
les vestiges archéologiques et les Commentaires de César est établie - à
condition évidemment d'accepter ma nouvelle traduction - on peut s'interroger
sur les textes des autres auteurs.
« Strabon écrit que la
bataille a eu lieu à Alésia, cité des Mandubiens, peuple limitrophe des
Arvernes (Géographie,
IV, 2, 3) ». C'est
exact, à condition de placer le mont Beuvray et toute sa région sous domination
arverne, avant la conquête de César.
« Alésia est une très
ancienne cité, que Diodore ( 4,19) prétend fondée
par Hercule ».
Exact, à condition de comprendre que Diodore ne
désigne pas l'Alésia des Mandubiens mais une autre Alésia, autrement plus
importante et beaucoup mieux fortifiée. Alésia est un nom commun, utilisé, bien
avant l'arrivée de César en Gaule, pour désigner une localité fortifiée, fondée
sur une hauteur par Héraclès, au cours de sa course errante.
« Alésia est, selon Diodore (5, 24), le
foyer et la métropole religieuse de toute la Celtique. »
Même remarque que ci-dessus.
« Alésia est entourée, selon Plutarque (César, 21) de
remparts formidables. »
Plutarque confond l'Alésia des Mandubiens avec
l'Alésia de Diodore, etc... etc...
Mais il faut expliquer le déroulement des combats
autrement qu'on le fait depuis Napoléon III, autrement que l'interprétation
officielle. En cherchant à faire coller sa traduction de 1926 à la thèse
napoléonienne - traduction qui fait toujours référence - le professeur Constans
a commis des erreurs impardonnables, j'en ai apporté la preuve. Ce sont des
erreurs de traduction qui sont, principalement, à l'origine du doute sur
l'emplacement d'Alésia, mais aussi de la fausse idée que l'on se fait de la
Gaule.
Sur quels arguments, sur quels témoignages, sur
quels documents, la communauté scientifique s'appuie-t-elle pour refuser à la
Gaule indépendante la place capitale qu'elle tenait dans le monde connu de
cette époque ? La mode actuelle, pseudo-scientifique, typiquement
française, plus portée au dénigrement de notre histoire et de nos personnages
historiques qu'au respect des textes anciens, est inacceptable. Un
exemple : rien ne permet d'affirmer que César ait inventé les discours de
Vercingétorix, et pourtant, je cite "Les discours que Vercingétorix prononce
sont inventés par César" (cf. livre précité, page 203).
Bref, tout
prouve qu'Alésia fut une des plus grandes batailles de l'Antiquité... une
bataille qui a changé le cours de l'Histoire... beaucoup, pas beaucoup, en bien,
en mal ? Sur ce point, on peut encore s'interroger.
Emile
Mourey
ancien officier de carrière,
franc-comtois d'origine, bourguignon d'adoption.
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