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Commentaires de César sur la guerre des Gaules : De Bello Gallico
L’Arar, écrit
César, est d’un calme tellement incroyable qu’on ne peut pas juger à l’œil de
quel côté il coule (DBG I, 12, traduction littérale).
Nous sommes en l’an
58 avant J.C. Quittant leur pays, les Helvètes et leurs alliés, en route vers
l’ouest, s’apprêtent à franchir ce fleuve que nous appelons aujourd’hui la
Saône.
Si l’on se réfère
aux tablettes de recensement établies avant leur départ, l’effectif prévu des
migrants était de 368 000 hommes, femmes et enfants, dont 92 000
combattants. Six légions romaines les poursuivaient, soit un effectif d’environ
30 000 hommes.
En assemblant des
barques et des radeaux, les Helvètes mirent vingt jours à franchir le fleuve.
Quant à César, il s’occupa à faire construire un pont et en seul jour, il fit
passer son armée d’une rive à l’autre.
Telle est la
traduction presque littérale du texte latin. Que peut-on en déduire ? Une
supériorité romaine indiscutable, certainement. Avec toutefois quelques
nuances. Le pont de César n’était probablement qu’une passerelle installée sur
barques. A supposer que le passage se soit fait en file indienne, un débit d’un
homme toutes les deux secondes permettait théoriquement un franchissement de 30 000
hommes en environ dix-sept heures. Quant aux chariots de bagages et à
l’armement lourd, leur nombre étant limité, ils peuvent très bien avoir
traversé le fleuve sur bacs ou sur bateaux, le jour même, ou plus tard.
Ce n’était pas
aussi simple pour les Helvètes qui s’étaient fait suivre de nombreux chariots
et qui étaient talonnés par les armées romaines. Ont-ils assemblé des barques
et des radeaux pour établir un pont ? Je ne le pense pas car, dans ce cas,
César l’aurait probablement spécifié. L’adjectif junctis évoque un assemblage avec
des liens. On peut imaginer des sortes de plates-formes flottantes faisant la
navette d’une rive à l’autre. Il s’agit là d’une opération difficile et
délicate qui ne pouvait évidemment se faire, ni en un jour, ni dans le
désordre.
Cette affaire
helvète ne manque pas d’intérêt. C’est la première opération de franchissement
de coupure relatée par un chef de guerre. En outre, le fait qu’aucun des deux
antagonistes n’aient cherché à franchir le fleuve sur un pont existant semblerait
indiquer, ou bien qu’il n’y en avait pas,
ou bien qu’aucun pont ne permettait, dans de bonnes conditions, le passage des
nombreux chariots helvètes.
Tout d’abord, il
faut se demander si les notables éduens avaient intérêt, à cette époque, à
construire un pont sur la Saône, eux qui ne pensaient qu’à s’étendre vers
l’ouest et à se garder derrière le fleuve, face aux Séquanes? Et puis, ce
n’était peut-être pas dans l’intérêt financier de la corporation des nautes qui
assuraient le transport par bateaux d’une rive à l’autre (Constans dont la
traduction fait toujours référence voit dans le terme“factio”-
DBG VI, 11 - des partis politiques. Pour ma part, j’y vois plutôt des
corporations de métiers… notamment celle des nautes dont l’existence est
attestée après la conquête romaine).
Ensuite, il s’agit
de faire parler la mémoire du fleuve et là, nous avons de la chance car la
Saône est, de tous les fleuves de France, celui qui a été le mieux étudié par
les archéologues. Nous pouvons y lire l’histoire logique de la naissance de nos
ponts.
Au temps de César, la Saône pouvait être
franchie à Chalon-sur-Saône, en période de basses eaux, par plusieurs gués qui
profitaient de la présence de hauts fonds. Les barrages du XIXème
siècle n’avaient pas encore élevé et régularisé son cours.
Un premier pont sur
pilotis fut construit vers l’an 15 après J.C..
C’est
l’époque où l’empereur Auguste a
établi la paix romaine en Gaule. Un deuxième
pont sur pilotis lui a succédé. Les pieux
retrouvés ont été datés grâce
à la
dendrochronologie. Ils sont résistants, durables et ont
été solidement plantés.
Il faut attendre le IIIème
siècle après J.C. pour que soit construit un pont sur piles supportant un
tablier en bois. La réalisation de cet ouvrage a nécessité d’importants
travaux : construction d’une digue à l’abri de laquelle on a procédé à la
consolidation du sous-sol, apport de remblais, puis installation de caissons
étanches de façon à pouvoir maçonner au sec les énormes pierres taillées des
piles, sans oublier les crampons de fer que l’on scellait au plomb.
Ce pont durera plusieurs
siècles, jusqu’au Moyen-Âge. D’après un vieux manuscrit, le pont de bois était
devenu si ruineux, fendu, gasté et rompu qu’on n’osait plus y passer et que l’on
préférait prendre le bac. Courtépée, qui généralement
est bien informé, écrit que le pont s’était écroulé sous le duc Jean. Ce n’est
qu’en 1418 ou 1419 que le duc de Bourgogne, Jean sans peur, répondit
favorablement aux magistrats de la ville de Chalon qui souhaitaient faire et édiffier
sur la rivière de la Soone, à l’endroit de notre
dicte ville, au lieu où sont certaines pilles de pierre desjà
faites, un bon pont de pierre.
Très endommagé à la fin de
la seconde guerre mondiale, ce pont fut détruit et un nouveau pont fut
construit à côté des piles anciennes. Celui-ci existe toujours et porte le nom
de pont Saint-Laurent.
Si les Eduens et leurs
alliés n’avaient peut-être pas intérêt à construire un pont sur la Saône avant
l’arrivée de César en Gaule, comme je l’ai dit précédemment, force est de
constater à la lecture des Commentaires
qu’il n’en était pas ainsi ailleurs. En 52 avant J.C., il y en avait un sur la
Loire, à Orléans, qui desservait la ville (DBG VII, 11). César y a massacré une
partie de la population qui cherchait à fuir. Genève possédait le sien sur le
Rhône (DBG I, 5 et 6), Berry-au-Bac sur l’Aisne (DBG II, 5), Melun sur la Seine
(DBG VII, 58). Bourges en avait deux sur l’Auron (DBG VII, 19) ainsi que, sur
la Seine, l’oppidum de Lutèce, dans son île (DBG VII, 58).
Plus au sud, alors
que les armées romaines se dirigeaient vers Gergovie en remontant le cours de
l’Elaver – la Loire et l’Allier – Vercingétorix coupa les ponts (interruptis, DBG
VII, 34). Pour pouvoir faire franchir le fleuve à son armée, César entreprit
d’en réparer un en s’appuyant sur les sublicis dont la partie inférieure était restée intacte (integra, DBG VII, 36). Faut-il traduire sublicis par
pilotis comme L.A. Constans l’a fait dans sa traduction de 1926 ? Probablement,
puisque c’est ce terme qu’utilise sans ambiguïté César dans un autre passage.
Ces Gaulois de
l’indépendance qui, à Bourges, ont élevé des tours jusqu’à presque 23 mètres de
hauteur (DBG VII, 24), n’auraient donc pas construit des ponts sur piles, même
rudimentaires ? Alors que la chaux était connue dans tout le monde antique
pour confectionner des mortiers d’assemblage, auraient-ils été les seuls à
ignorer cet usage ? L’argument que l’on donne est la description que César
a faite des murailles de l’oppidum de Bourges (DBG VII, 23). On se réfère à la
traduction que Constans a donnée de l’expression “coagmentis saxis” :
“grosses pierres encastrées”.
N’y a-t-il pas là un énorme contresens ? Cette
expression dit bien ce qu’elle veut dire et ne peut se traduire
que par ‘’pierres
agglomérées, c’est-à-dire
cimentées entre elles‘’.
A cette absence de
ponts sur piles au temps de l’indépendance gauloise, je ne vois pour ma part
qu’une explication : un attachement à la tradition, une superstition
religieuse ou, tout simplement, un choix esthétique. Le vieux pont de Lucerne,
plus récent certes, plaide dans ce sens
A partir du moment où l’on
admet que les Gaulois de l’indépendance savaient tailler la pierre et les
assembler au mortier, tout change. Ce sont, dans nos campagnes, de multiples
ponts de pierre, souvent en dos d’âne, qu’on peut leur attribuer. Un exemplaire
de ces ponts gaulois pourrait bien être le vieux pont de Mesvres
en Saône-et-Loire, localité très ancienne, plusieurs fois nommée par les
chartes sous le nom de Magobrium.
Qu’on rajoute le g et on obtiendra le mot origine : Magobrigum, ce qui signifie : le (grand ?) pont. Ce Magobrigum
existait déjà avant la conquête puisque César y place la fameuse bataille qui
opposa les Eduens à Arioviste… à Ad magetobriga, ainsi que Cicéron (DBG I, 31 et ad Att., I,19,2).
Ce sont aussi des vestiges
de vieux ponts gaulois dans lesquels il faudra voir l’œuvre des Gaulois –
habiles charpentiers – et non celle des Romains, comme à Amiens (Samarobriva).
Le Rhin faisait frontière
entre la Gaule et la Germanie. Suétone écrit que César fut le premier à y jeter
un pont (Vie de Jules César, XXV). Ce fleuve était considéré par les Germains
comme un obstacle difficilement franchissable qui marquait la limite à la
puissance romaine (DBG IV, 16). Le franchir par bateaux était une opération
risquée, mais ce qui décida César à ne pas utiliser ce mode de franchissement
fut – je cite – qu’il convenait mal à sa dignité et à celle du peuple romain.
Construire un pont sur le
Rhin était, en effet, extrêmement difficile à cause de la largeur du fleuve, de
la rapidité de son courant et de sa profondeur. Néanmoins, César décida de
tenter l’entreprise (DBG IV, 17).
A cet effet, il mit au
point la technique suivante (le passage qui suit est très difficile à traduire
et à interpréter).
Il prépara des gros pieux
de 45
centimètres de diamètre et de la longueur qu’il fallait,
compte tenu de la profondeur du fleuve.
Il les tailla un peu en
pointe.
Il les attacha deux par
deux en faisant en sorte de laisser entre eux un intervalle de 60 centimètres.
(comme dans un attelage).
Il les mit au fleuve à
l’aide d’un système (approprié) et il les y planta ; puis il les enfonça à
coups de masse (ou de mouton).
Il ne les enfonçait pas
verticalement comme on le fait avec des pilotis mais en oblique, en les
inclinant de sorte qu’ils étaient penchés dans le sens du courant.
A douze mètres en aval, en
face, il fit la même chose avec des pieux pareillement assemblés, mais en les
opposant à la force et à l’impétuosité du courant.
Il maintint écartés les
pieux (qui se faisaient face) par des troncs d’arbre ébranchés de 60 centimètres
de diamètre (et donc de 12 mètres de long) qu’il introduisit dans les
assemblages en les y faisant reposer, puis en les liant.
(Ceci fait) sur chaque
côté, il réunit le haut des pieux par une corde (rambarde ?).
Les pieux étant ainsi
maintenus écartés et enserrés dans des liens agissant en sens contraire, cela
donnait à l’ouvrage une solidité d’autant plus forte car, du fait de la nature
des choses, plus fort était le courant, plus l’ensemble se resserrait dans ses
liens.
On rendit solidaires les
troncs d’arbre (de 12
mètres de long) par des bois bien droits (troncs
d’arbres moyens ou petits, branches) que l’on disposa par-dessus (en travers).
Puis, on recouvrit le tout de longues perches et de claies (pour faire le plancher).
En outre, on enfonça en
aval des pilotis en oblique en les liant à l’ensemble de l’ouvrage pour contrer
les coups de bélier. Ils absorbaient la force du courant (des contreforts).
D’autres furent plantés en
amont, à une distance raisonnable du pont pour atténuer le choc qu’auraient pu
provoquer des troncs d’arbres où des embarcations que les barbares auraient
fait dériver dans le fleuve.
César mit dix jours pour
réaliser cet ouvrage.
Telle est la traduction au
plus près du texte latin, tels sont les renseignements dont nous disposons pour
essayer de reconstituer le premier pont qui fut construit sur le Rhin. En
comptant les douze mètres que donne César au niveau de l’eau, cela nous donne une
largeur du tablier certes inférieure mais encore étonnante si on la compare à celle
qui était nécessaire et suffisante pour y faire passer un chariot de cette
époque. Il est vrai, qu’avec le dieu César, tout ce qu’il faisait ne pouvait
être que grand. Rien d’étonnant donc à ce qu’il ait voulu réaliser un pont
jusqu’à la limite de portée des bois d’oeuvre.
Cette volonté de grandeur
pourrait peut-être expliquer les 45 centimètres de diamètre de ses gros pieux ;
mais le fait qu’il ait fallu les renforcer par des contreforts laisserait à
penser qu’ils n’étaient pas aussi massifs que César le dit. Il n’empêche que la
mise en place de ces pieux excessivement lourds ne pouvait se faire que dans le
cadre d’un chantier. Constans a traduit le mot “machinationibus”
de César par “machines”. J’ai
préféré le mot
“système” mais j’aurais pu
tout aussi bien évoquer le mot français
“machination” dans le sens de
“disposition
ingénieuse”. Lorsque les Gaulois Atuatuques virent
les tours de César s’avancer vers eux, ce n’est pas seulement leur hauteur qui
les effraya mais le système qui faisait qu’elles pouvaient avancer (DBG II,
31). Il faut donc imaginer un véritable chantier de cordes et de treuils au
bord du Rhin. Une seule corde tendue d’une rive à l’autre, laissant coulisser
des poulies, aurait permis aux Romains de laisser filer dans le courant, au
bout d’une corde, les dits pieux, de les immobiliser à l’endroit choisi, puis
de les basculer à la verticale avant de les planter. Allié à une tribu
germanique de l’autre côté du Rhin, César avait bien évidemment installé une
tête de pont sur l’autre rive et pouvait travailler en toute sécurité.
Toutefois, cela suppose des longueurs de corde assez inhabituelles.
Assez inhabituels
également, le diamètre de 60 centimètres des troncs d’arbre faisant
traverses et leur longueur de 12 mètres.
Sachant que César ne ment
pas mais que néanmoins il n’hésite pas à tromper ses lecteurs quand il s’agit
de se mettre en valeur, compte tenu par ailleurs des subtilités de la langue
latine, on peut se poser des questions.
Faut-il traduire sesquipedalia par
un pied et demi (45 cm)
ou par “longueur démesurée” ?
Faut-il traduire bipedalibus trabibus par
“troncs d’arbre de deux pieds de diamètre (60 cm)” ou par “(deux ou trois) troncs d’arbre (liés ensemble) donnant
une largeur de 60
centimètres (2 fois 30)” ?
César écrit que le
franchissement du Rhin était rendu particulièrement difficile à cause de sa
largeur, de sa profondeur et de la rapidité de son courant – c’est l’image
virtuelle que le lecteur retient – mais Plutarque précise qu’il avait choisi
l’endroit où le fleuve avait le plus d’étendue – image plus réaliste – (Vie de
César, XXII). Cela signifie qu’à cet endroit, le courant était moins rapide et
la profondeur moins importante.
Et
puis, il y a d’autres questions. Comment peut-on enfoncer des pieux en oblique
avec des masses (moutons) que, normalement, on ne peut faire retomber qu’à la
verticale ? Comment une telle structure peut-elle tenir debout sans
s’écrouler sur elle-même comme un château de cartes si on ne rigidifie pas
l’assemblage par des aisseliers ? Qu’en pensent les
officiers du Génie ?
Lorsque le pont fut
achevé, César traversa le Rhin avec son armée. Durant dix-huit jours jours, il
dévasta le territoire des ennemis de ses alliés. Estimant que ses objectifs
avaient été atteints, il revint en Gaule et il coupa le pont. Certains
commentateurs se sont étonnés, à juste raison, d’une incursion aussi brève
alors que les Suèves s’étaient regroupés dans l’attente des combats. Pour ma
part, je me demande si la construction du pont était aussi fiable que César le
laisse entendre. N’était-il pas en train de s’écrouler ?
Extrait de mon huitième
ouvrage, la Gaule en héritage, écrit dans les années 80
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