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L'an 52 avant
J.C., la Gaule connaissait la plus grande défaite de son histoire. Enfermée
dans Alésia, une armée de 80 000 hommes était vaincue et se rendait à César.
Titubant, le
visage creusé par la famine, les survivants descendent en longues files la
pente abrupte du mont Auxois. Soutenant leurs blessés, oubliant leurs morts,
ils vont vers ce que le destin a prévu pour eux. Ils marchent vers ce sinistre
retranchement romain, vers ces pièges qui les ont meurtris, vers ces fossés
boueux où les pieds s'enlisent, vers ce terrassement de 3m50 de haut qu'ils
voulaient prendre d'assaut malgré le tir nourri des javelots et la menace des
lances.
Debout sur ce terrassement, l'armée romaine les attend dans
le silence le plus total. Trois siècles plus tôt, c'était Rome qui venait
implorer la paix aux pieds de Brennus.
Soudain, un frémissement parcourt l'assistance. Un cavalier
sort des portes d'Alésia. Son cheval est noir, vigoureux, bien nourri, éclatant
de santé. Le cavalier est de haute taille et de large carrure, et il faut
vraiment qu'il le soit pour pouvoir maîtriser sa monture qui piaffe
d'impatience. Sa cuirasse et son casque, magnifiquement ouvragés, renvoient
vers le ciel les rayons lumineux du soleil. Des étoffes de riches couleurs aux
broderies remarquables débordent sous l'armement rutilant.
Vercingétorix descend le mont Auxois. Il descend lentement en direction de la
tribune où César l'attend. Son visage est tendu, ses traits émaciés; de temps
en temps, il chancelle, mais se redresse en un douloureux effort. Ses yeux sont
bleus, sa chevelure d'or. Il porte en pendentif une médaille frappée au temps
de sa splendeur: jeune homme au profil d'Apollon.
Vercingétorix
est un barbare. Il a fait crever les yeux de certains de ses opposants. Il en a
livré d'autres au supplice du feu. Sa motivation: le salut de la Gaule. Son
programme politique: «Faire diligence pour rallier les cités qui n'étaient
pas d'accord avec nous autres Gaulois (d'évacuer la ville de Bourges), et faire
ainsi de toute la Gaule un seul conseil où se décideront des accords que
personne au monde ne pourra mettre en cause.» DBG VII, 29. Personne au
monde, c'est-à-dire ni César, ni Arioviste, ni leurs amis.
César est un civilisé. Il apporte à la Gaule la paix
romaine, son armée, son administration, des lois nouvelles, le cadastre, les
impôts, l'idéal de la gloire. Ses prouesses militaires sont fabuleuses. A
Bourges: 40 000 hommes, vieillards, femmes et enfants massacrés. Lors de
l'émigration pacifique des Helvètes, un pagus entier décimé sans déclaration de
guerre, un assaut contre les femmes et les enfants. Après la reddition des
Vénètes, mise à mort de tous les sénateurs. Pays des Nerviens entièrement
dévasté. Guerre d'extermination contre les Eburons, race scélérate. Orléans
pillée et brûlée. Massacre de populations en période de trêve. Amputation des
défenseurs d'Uxellodunum après leur reddition. Livraison d'otages en quantité
jamais vue jusque-là. Populations entières vendues à l'encan. Pillage
systématique des campagnes des cités qui ne se soumettent pas, etc...
César trône sur son siège, entouré de ses officiers.
Vercingétorix s'approche. Toujours à cheval, il fait le tour de la tribune - le
témoignage est de Plutarque et date du Ier siècle après J.C.. Le héros déchu
met pied à terre. Il jette ses armes. Il s'asseoit dans la position du vaincu
aux pieds de son vainqueur.
Cette scène, ces scènes sont rigoureusement impossibles,
écrit M. Christian Goudineau, professeur au Collège de France, titulaire de la
chaire des Antiquités nationales. Elles ne peuvent avoir la moindre réalité.
Jamais, au cours de l'histoire, on ne vit de reddition semblable... un chef
vaincu qui se rend en armes, contrairement à toutes les règles, comment est-ce
possible?... c'est forcément du roman... relisons ensemble le texte de César
dans la traduction de Constans... la fin est nulle, plate:
« ... On envoie à ce sujet une députation à César. Il ordonne qu'on lui remette
les armes, qu'on lui amène les chefs des cités. Il installa son siège au
retranchement, devant son camp: c'est là qu'on lui amène les chefs; on lui
livre Vercingétorix, on jette ses armes à ses pieds... »
Manifestement, M. Christian Goudineau veut en finir, une
bonne fois pour toutes, avec l'aventure Vercingétorix. Son dernier ouvrage Le
dossier Vercingétorix s'inscrit dans la résurgence du mouvement
intellectuel antinationaliste. La revue L'archéologue le résume ainsi:
Vercingétorix serait à la fois un guerrier coupeur de tête et un paysan élevant
des cochons.
Mais laissons cette revue des archéologues à ses
fantasmes et revenons au texte de César, sans idée préconçue: «... Mittuntur
de his rebus ad Caesarem legati. Iubet arma tradi, principes produci. Ipse in
munitione pro castris consedit: eo duces producuntur; Vercingetorix deditur,
arma proiciuntur.»
Voici comment M. Goudineau corrige la deuxième partie de la
traduction de Constans et comment il interprète le texte latin: César sort de
son camp, s'installe sur les lignes en face de l'oppidum pour vérifier si la
condition est bien remplie (les clauses de la reddition). On lui livre les
chefs - dont Vercingétorix - évidemment désarmés... les armes sont projetées
(proiciuntur), et il ajoute: du haut des remparts.
M. Goudineau prend comme exemple une autre reddition.
Assiégés dans leur oppidum et sommés de se rendre, les Atuatuques avaient jeté
(jacta) leurs armes du haut du rempart dans le fossé.
Malheureusement pour M. Goudineau, sa traduction est
complètement erronée:
1. Proiciuntur, autre forme de projiciuntur, est le passif indicatif présent du
verbe projicio dont le participe passé projectus a donné en effet, comme il le
souligne, notre mot français: projectile. Il s'agit là d'un argument
philologique. Pour ma part, je préfère prendre mes références dans le Gaffiot,
dictionnaire bien connu des latinistes, qui traduit l'expression projicere
arma par jeter bas les armes, se rendre, autrement dit: rendre les armes.
Lorsque les fantassins de Litavic comprennent qu'ils ont été trompés en voyant
arriver avec la cavalerie romaine les cavaliers éduens qu'ils croyaient morts,
ils rendent les armes: projectis armis; ils ne les jettent pas comme on lance un
projectile. Projectis armis est une expression qui correspond à une
situation de fin de combat, individuel ou collectif, où le vaincu,
reconnaissant sa défaite, se rend en jetant largement en avant et devant lui
ses armes aux pieds de son adversaire victorieux. C'est un signe de reddition
comme le lancement du gant est un signe de défi. En revanche, lorsque les
combattants de Bourges s'enfuient en jetant leurs armes, de même que les
Morins, César utilise l'expression: abjectis armis. Enfin, dans le cas des
Atuatuques, les armes sont jetées dans le fossé: armorum magna in fossam jacta;
cela n'a rien à voir avec le geste que sous-entend, dans son usage courant,
l'expression projectis armis. En fait, comme c'est souvent le cas en
latin, c'est le préfixe qui donne le sens au mot. Pro ajoute au radical
le sens à la fois de devant et de près. Si l'on veut remonter à l'origine
étymologique de l'expression, la meilleure traduction du projiciuntur
arma du texte latin serait la suivante: les armes sont présentées et jetées
symboliquement à terre aux pieds de César. De même, l'expression duces
producuntur doit être traduite par: les chefs sont présentés, le radical
n'ayant qu'une importance secondaire.
2 . Dans le cas des Atuatuques, la sommation de jeter les armes correspondait à
une condition préalable au cessez-le-feu. Dans le cas d'Alésia, la capitulation
ayant eu lieu, il était beaucoup plus logique de faire apporter les armes dans
les lignes romaines par des valets plutôt que de se donner la peine d'aller les
reprendre dans les rochers de la falaise; et cela avec le risque et le
désagrément de récupérer des casques, des cuirasses bosselés et des épées
brisées, bref un butin déprécié.
En serrant au plus près le texte latin, voici donc ma
traduction : «...Des députés sont envoyés à César pour parler de ce (qui a été
décidé par le conseil gaulois). Celui-ci ordonne que les armes soient livrées
et que les Premiers (lui) soient présentés. Lui-même établit son siège dans le
retranchement, en avant des camps: les chefs (lui) sont présentés;
Vercingétorix est livré, les armes sont rendues...»
A partir de cette traduction, on peut imaginer un
déroulement logique: le matin, les chefs gaulois, puis les hommes, sortent de
l'oppidum, sans armes, et se rendent; à midi, Vercingétorix se rend; dans
l'après-midi, des valets gaulois apportent les armes sur des sortes de brancard
et les déposent aux pieds de César et de ses officiers, devant la tribune.
La répétition du préfixe pro par César n'est
certainement pas fortuite. C'est un mot qu'il affectionne... pro castris copias
producere: déployer (c'est-à-dire: présenter) les troupes en avant du camp. En
tant que préposition, pro est un mot noble du vocabulaire politique et
religieux. Les vaincus d'Alésia sont présentés comme devant un tribunal (pro
tribunali), ou mieux, comme les gladiateurs qui venaient demander leur grâce à
César lorsque celui-ci présidait aux jeux du cirque, dans le grand amphithéâtre
de Rome.
La reddition de Vercingétorix est une mise en scène du vainqueur
d'Alésia, une photographie publicitaire pour sa promotion politique, et s'il ne
relate l'événement qu'en quelque phrases concises et bien choisies, ce n'est
que par fausse modestie, laissant à d'autres que lui le soin de proclamer sa
gloire. Ces quelques phrases sont de la même nature que le fameux alea jacta
est ou le veni vidi, vici : je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu.
La véritable interrogation n'est donc pas celle de M.
Goudineau, mais celle de savoir à quel endroit César a installé son siège
(consedit). S'est-il installé sur le terrassement de 3m50 de haut, hypothèse
n°1, mais alors, pourquoi ne dit-il pas qu'il s'y est installé (sur l'agger) au
lieu de dire dans le retranchement (in munitatione) ? S'est-il installé au
milieu des lignes d'obstacles, en avant du terrassement, pour être mieux vu et
plus au centre de sa mise en scène, hypothèse n°2, mais alors pourquoi ne
dit-il pas qu'il s'est installé devant l'agger, ce qui aurait été plus précis?
A moins qu'il y ait une intention symbolique dans le choix du mot munitatione.
César aurait installé son siège au milieu de son œuvre (in munitatione) qu'est
le retranchement, autrement dit au milieu de l'ensemble des travaux défensifs
qu'il a conçu avec son Etat-major. C'est avec ces ouvrages de génie qu'il a
vaincu (rien à voir avec les reconstitutions simplistes de l'archéodrome de
Beaune).
Relisons
maintenant les autres auteurs anciens dont M. Goudineau réfute le témoignage,
sous prétexte qu'ils auraient fantasmé à partir du texte jamais retrouvé d'un
abréviateur hypothétique et inconnu qui, lui, serait le véritable inventeur de
la scène de reddition.
Dion Cassius, historien sérieux, confirme bien que
César siégeait sur une tribune. Il ne dit pas que Vercingétorix vint se rendre
à cheval, mais qu'il arriva à l'improviste (il faut comprendre: dans la longue
file des prisonniers qui venaient se rendre). Dans ces conditions, rien
d'étonnant si l'arrivée du chef arverne, très haut de taille et terrible sous
les armes, ait provoqué un certain trouble dans l'assistance. Rien d'étonnant à
ce qu'il ait reconnu sa défaite en prenant avec dignité l'attitude du suppliant
(au nom de son peuple). Rien d'étonnant à ce que César ait rappelé à certains
membres de son entourage enclins à la pitié que lorsque Rome - ou César -
accorde son amitié (son alliance), la rébellion ne peut être qu'une trahison
(toute résistance à Rome est punie de mort).
Plutarque fait arriver Vercingétorix à cheval et
voilà le problème. Difficile, en effet, d'admettre qu'un cheval ait pu se
trouver encore sur l'oppidum, et même être capable de caracoler, alors que
Critognatos suggérait que l'on mangeât les vieillards pour subsister. Toutefois,
il n'est pas impossible que dans la tractation qui se déroula entre César et
les députés gaulois, le vainqueur ait exigé cette séquence dans le scénario
qu'il a mis au point. Il suffisait de prêter un cheval.
Et en effet, Vercingétorix à pied, noyé dans la foule, pouvait passer inaperçu.
Mais à cheval, alors que tous les combattants romains se tenaient, debout,
l'arme au pied, sur le rempart, sous le soleil de midi, quel spectacle, quelle
gloire pour Rome, quelle gloire pour César!
Plutarque précise que Vercingétorix, avant de mettre pied à
terre, fit, à cheval, le tour de la tribune où César l'attendait. Cela n'est
possible que dans l'hypothèse n°2, car dans l'hypothèse n°1, le terrassement
n'aurait guère permis une telle manœuvre.
Il ajoute que le chef gaulois est venu ensuite s'asseoir aux
pieds de son vainqueur. Allons donc, soyons sérieux! Ce n'est tout de même pas
notre héros qui est venu, de lui-même, prendre cette posture humiliante, mais
c'est bien parce que César en a fait une condition de la reddition, et cela
pour que cette image corresponde à celle des fameuses monnaies commémorant les
conquêtes de Rome, la monnaie de la Judée captive, par exemple.
Bref, l'humiliation et la mort de Vercingétorix ont été les
conditions exigées par César pour que les prisonniers gaulois aient, non
seulement la vie sauve, mais en plus, pour qu'ils retrouvent la liberté. En se
prêtant à cette opération de publicité politique césarienne, pour laquelle il
donnait, non seulement sa vie comme il l'avait proposé, mais aussi son honneur,
il ne restait à Vercingétorix qu'un seul espoir: que la postérité comprenne,
un jour, la grandeur de son sacrifice.
Dans cette hypothèse, ce serait bien les
représentations du XIXème siècle qui seraient conformes à la vérité historique
et non celles de certains archéologues qui auraient découvert dans leurs
fouilles que Vercingétorix, fils de roi, roi lui-même, vivait dans une ferme à
la campagne. Pour eux, la Gaule dans le monde antique, ça ne serait rien; ça
n'existerait pas! Incroyable erreur!
Aujourd'hui,
plus de 2 000 ans après, où en sommes-nous? Comme M. Christian Goudineau
l'écrit dans son ouvrage, «les manuels scolaires citent à peine Vercingétorix. Ils
ignorent notre protohistoire».
Demain, peut-être ignoreront-ils notre histoire? Alors, toutes les dérives
seront possibles.
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